Le mage maléfique

> > Le mage maléfique ; écrit le: 6 avril 2012 par telecharger

« Il n’est pas contraire à la foi, ni contraire à l’ordre de la i réation », de penser que les puissances infernales exercent dans le monde leur influence et cela selon les mêmes formes que les .iutres astronomies ; et qu’il existe par conséquent des mages maléfiques, c’est-à-dire des hommes susceptibles de tirer à eux ce pouvoir et de l’exercer. Cet exercice se distingue toutefois de celui des autres figures de mage puisqu’il est ordonné au mal et qu’il tend, partout, à pervertir l’ordre institué par Dieu.

Mais le mal n’est pas une notion évidente. Le monde paracelsien n’est pas dualiste. Satan n’est pas un anti-Dieu : il fait partie de la création et ne représente pas une réalité négative sub­sistant, de toute éternité, parallèlement à Dieu. Nous vivons néanmoins des postulations contraires, désignées par les termes du bien et du mal, de la perfection et de l’imperfection, de l’hu­milité et de l’orgueil, etc. Elles sont internes à l’existence, et non importées ou imposées du dehors par quelque puissance existant en soi. L’on sait que les dieux de l’Olympe se combattaient ; mais ils demeuraient des dieux. Il en va de même, mutatis mutandis, ici. Satan, prince du mal, est contre l’ordre voulu par Dieu, mais il se trouve compris dans la totalité du créé. Son empire demeure dans la main de Dieu.

Pour rendre compte de l’origine du mal, Paracelse a recours à l’explication mythique véhiculée par la tradition biblique. Lucifer s’est révolté contre son créateur et a été déchu. Cela se passe bien avant la création de l’homme. Le mal résulte d’une défection à l’intérieur même de la sphère des esprits entou­rant et contemplant Dieu. Il est de l’ordre de 1 accident. L’homme n’est donc pas l’auteur du mal ; au contraire, il sera, au Paradis terrestre, la première victime de la séduction, exercée sur lui par les puissances déchues.

Les infernaux n’ont pas été créés comme infernaux : ils ont été et demeurent des anges (XII, 417). Mais de même quil existe une deuxième naissance pour l’homme (gratifiante), il a existé une deuxième naissance pour une partie des anges (dégra­dante). C’est sur cette explication mythique que vient se greffer l’interrogation (philosophique) de Paracelse : comment a-t-il été possible qu’au sein de l’ordre créé – qui fut d’emblée spirituel et pur de tout élément terrestre (puisque le monde n’était pas en­core) – ait pu s’insinuer cette faille ? Paracelse ne trouve pas de réponse ; on ne peut savoir, dit-il, et on ne peut comprendre (XII, 418). Et pourtant, poursuit-il, le mal existe et ses effets sont visibles de par le vaste monde.

Que Lucifer demeure actif dans le monde constitue une autre énigme pour Paracelse. Il faut expliquer cette efficience. Lucifer a, certes, été rejeté par Dieu du rang qu’il occupait dans la hiérarchie des anges ; mais s’il a perdu sa place, pense Paracelse, il n’a perdu ni son intelligence, ni son art. Et c’est parce qu’il a conservé son savoir-faire qu’il est à même d’intervenir dans le monde et qu’il utilise ses talents à mal faire (XII, 414).

Comment agissent les anges déchus ? Ils n’ont pas de projet ; ce qu’ils font ne leur est pas utile. Ils agissent pour rien, simplement pour contrarier l’ordre ; ils trouvent leur contente­ment dans le fait de pervertir. Leur action n’est pas ordonnée à un résultat, mais vise simplement à insinuer en tout acte posé un facteur déviant en vue de l’altérer. C’est pourquoi, estime Paracelse, il faut demeurer vigilant ; la prière du Pater prend .«lors tout son sens (« ne nous laisse pas induire en tentation »), car la ruse de Lucifer et des siens est grande : ils ne cessent de surprendre l’homme, et y réussissent d’autant mieux que l’homme est distrait.

Paracelse ne se lasse pas de décrire et de dénoncer les mille et une façons qu’a l’Esprit du mal de contrarier, par la séduction qu’il exerce sur l’homme, l’ordre institué afin de le pervertir. Si le tailleur fait des vêtements pour permettre à l’homme de vaquer normalement à ses occupations, les esprits malins lui suggèrent île faire des habits pour la vanité. Le pourpre devient, sous sa plume, le signe emblématique de cette perversion. Il en va de même pour toutes les autres activités humaines : faites ceci, ou faites ainsi, et vous serez comme des dieux !

Le mage maléfique, inspiré par la puissance infernale, agit comme les mages des autres figures : en inscrivant son action dans le monde visible. Qu’il soit mage céleste, ou mage de l’ombre, il s’agit toujours d’actions se déroulant dans l’espace naturel. Ce champ est par conséquent le dénominateur commun à tout acte magique, même si son origine et sa finalité se situent sur un plan différent. Il existe de la sorte une intrication inévi­table de toutes ces forces de l’invisible empire – forces vivantes, imprévisibles, qui tous les jours, dit Paracelse, sont neuves.

Qu’est alors le mage des puissances chtoniennes ? Il est difficile de l’exposer. Si l’on sait ce qu’est un don et comment l’Astre peut, si l’homme est disposé, faire fleurir un art, on sait moins ce qu’est l’influence mystérieuse qui incline l’homme à

mal faire. Le vocabulaire déjà induit en erreur. Il existe en effet une vaste littérature démonologique qui parle du diable et des démons comme des êtres qui nous entourent et qui incitent à faire le mal.

(Pour ce qui est de la croyance à l’existence de démons, Paracelse demeure en retrait par rapport aux aristotéliciens ses contemporains et se contente de l’explication mythique reçue. Nifo, par exemple, dans son De demonibus (1503), cherche à « prouver » l’existence de démons par le fait qu’il reste de l’irra­tionnel dans l’expérience, du non-expliqué : puisque nous obser­vons des phénomènes bizarres et inhabituels dont nous ne savons rendre compte, il doit exister des êtres invisibles et cachés dont ces phénomènes sont les effets).

Cette personnification des forces du mal est souvent une facilité rhétorique. Il arrive à Paracelse d’emprunter le langage de la prédication religieuse, et de parler de Satan – d’autant plus que l’Evangile lui-même évoque le diable, lorsqu’il est question par exemple de la tentation du Christ. Et dès que l’on quitte ce langage anthropomorphique, l’on tombe dans la métaphore : on parle de forces qui nous tirent vers le bas, ou de pesanteurs inhé­rentes à nos pensées et à nos actes. Que ce soit l’un ou l’autre lan­gage, Paracelse cherche par là à désigner cette puissance invisible, interne à l’homme, dont l’effet est de le détourner de sa vocation. Les mots manquent pour le dire, mais le fait est patent.

Le mage qui agit en phase avec la puissance infernale est, comme tout mage, un homme puissant, et d’autant plus puissant qu’il s’en est laissé envahir. Séduit, il cherche à séduire à son tour ; il séduit par l’acte spectaculaire qu’il pose. Les mages égyptiens aussi faisaient des prodiges et les opposaient à ceux qu’accom­plissait Moïse. Mais leur geste était d’origine naturelle. Le geste du mage maléfique est d’inspiration diabolique ; à ce titre son intention est de pervertir l’ordre, d’inciter les autres hommes à la démesure, à susciter en eux cet excès qui fit chuter Lucifer. Il incarne alors, dans une espèce de plénitude, la volonté du mal pour le mal.

L’on voit qu’il n’est guère possible de parler des puissances chtoniennes sans tomber dans l’anthropomorphisme le plus ordi­naire. L’on sait suffisamment comment la tradition populaire a imaginé cette complicité du mage et de la puissance d’« en bas » : comme une alliance de l’homme et du diable assortie de rites plus ou moins mystérieux. Or, il ne s’agit pas de cela chez Paracelse, nonobstant les facilités de langage.

Le mage de l’ombre tire à lui les forces chtoniennes comme le mage de la nature est complice des forces astrales. L’action magique passe toujours par un médium; et toujours aussi le spectaculaire la connote. Le mage maléfique agit pour impressionner les hommes et les détourner, par ses actes sacri­lèges et blasphématoires, de l’ordre voulu par Dieu. Dans le concert des forces invisibles dans lesquelles l’homme se trouve pris, il y a aussi ces influences-là qui tirent l’homme vers l’inat­tention, l’intempérance, la débauche, etc. Le mage maléfique est l’homme qui trouve, dans la complicité avec les puissances de l’ombre, le moyen de s’affirmer hors de l’ordre voulu par Dieu. Mais l’origine de cette perversion demeure inexpliquée.

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