Un site du réseau encyclopédique Savoir.fr

Albert le Grand

Vous êtes ici : » » Albert le Grand ; écrit le: 6 avril 2012 par telecharger

Albert le Grand

Albert le Grand (v. 1200-1280).



Figure majeure de la philosophie et de la science médiévales, Albert le Grand a bénéficié de l’aura du savant mais il a aussi subi, après sa mort, en raison même de sa science, la lumière suspecte que jetèrent sur lui un certain nombre de légendes qui faisaient de lui un magicien ou un alchimiste. Né à Louangent, en Souabe, dans une famille de petite noblesse, il commence ses études à Padoue en 1223, puis, sous l’influence d’un sermon de Jourdain de Saxe, entre dans l’Ordre dominicain. Après avoir été lecteur à Cologne, Hil-desheim, Fribourg-en-Brisgau, Ratis-bonne et Strasbourg, il est envoyé à Paris où il obtient le grade de maître en théologie (1245). Il enseigne alors au couvent Saint-Jacques (1245-1248). Thomas d’Aquin est l’un de ses élèves et suit son maître lorsque ce dernier est envoyé, en 1248, au Studium generale de Cologne. De 1254 à 1257, Albert le Grand est nommé prieur de la province dominicaine d’Allemagne. En 1256-1257, il se trouve à la cour pontificale. Élu en 1260 évêque de Ratisbonne, il démissionne deux ans plus tard et se voit confier plusieurs missions en Allemagne, avant de s’installer à Würzbourg, puis à Strasbourg (1264-1268). La dernière décennie de sa vie, qu’il passe à Cologne, est marquée par le travail solitaire.

L’œuvre du premier docteur majeur de l’ordre des Frères prêcheurs est immense et d’une importance déterminante pour l’histoire de la philosophie et de la science médiévales. Jusque v. 1250 dominent ses écrits théologiques ; après cette date, au Studium generale de Cologne, il entreprend de commenter l’œuvre d’Aristote, disponible en latin depuis les traductions gréco-latines et arabo-latines du XVIIe s, et apporte ainsi une vaste contribution dans le domaine de la philosophie naturelle, car son travail ne se borne nullement à une paraphrase : il développe sa propre interprétation de l’œuvre du Stagirite et ajoute ses propres observations scientifiques. Son De mineralibus est censé se substituer à un livre sur les pierres qu’Aristote aurait écrit et qui aurait été perdu. Comme tous les auteurs de son temps, Albert le Grand croit en l’existence d’une influence des astres sur le monde d’ici-bas. Cette influence est inscrite dans le fonctionnement même du système cosmologique et physique. Elle s’exerce sur les corps et ne peut qu’indirectement agir sur les choix des hommes qui gardent leur libre arbitre. Comme son disciple et ami Thomas d’Aquin, il soutient la thèse de Yincli- natio : la volonté humaine n’est pas contrainte par une nécessité imposée par les astres, elle est simplement inclinée vers telle ou telle action. Mais, à la différence de Thomas d’Aquin, il s’intéresse aussi à la lecture des signes dans le ciel, ainsi qu’aux règles et aux techniques de l’astrologie proprement dite.

Dans le De causis proprietatum elementorum, il écrit que la conjonction de Jupiter et de Mars dans le signe des Gémeaux (Avec d’autres planètes) produit des ents pestilentiels et des airs corrompus qui tuent subitement une multitude : hommes et d’animaux. Ce passage : astrologie naturaliste eut une grande postérité, puisqu’il fut repris par la plupart des médecins et astrologues qui firent le-rapprochement entre la connections des trois planètes supérieures le 1345 et la Grande Peste de 1348. Sans re lui-même astrologue, donc, Albert le Grand s’intéressa de près aux règles le cette pseudo science.
L’attribution à Albert le Grand du Speculum astronomie a été et reste, dans une large mesure, l’objet d’un débat historiographique. Les recherches les plus récentes conduisent plutôt à un re- et de la paternité albertinienne. Cet ou- Tage du milieu du XIIIe s. présente les différentes parties de la science des astres (astronomie et astrologie), puis ne bibliographie des ouvrages traduits  l’arabe en latin sur ce sujet. La «science des images», placée sous la science des éjections astrologiques (le choix du moment favorable pour entreprendre une action donnée). L’auteur décrit d’abord les images talismaniques nigro-mantiques, condamnables, fondées directement ou indirectement sur l’intervention des démons et décrites dans des textes « abominables » (c.-à-d. hermétiques) ou «détestables» (c.-à-d. salomoniens). Par contraste, l’auteur forge pour la première fois la notion d’«images astrologiques», dont la fabrication est précisément dépourvue d’invocations, d’inscriptions ou autres signes adressés aux démons, et qui sont fondées seulement sur l’influence naturelle des astres.
La position d’Albert le Grand représente un équilibre remarquable entre la rigueur scientifique, la curiosité pour les sciences occultes et le respect de l’orthodoxie chrétienne. Aussi bien dans le Commentaire des sentences (1246-1249) que dans la Summa theo- logiaes eu de mirabili scientia Dei (apr. 1270), il rejette et condamne toute nigromancie, c.-à-d. toute magie fondée d’une façon ou d’une autre sur l’intervention des démons. Mais, dans son œuvre scientifique, il fait une large place aux vertus occultes et à la magie naturelle. Son important ouvrage consacré aux animaux (De animalibus) offre de nombreux exemples de propriétés merveilleuses attribuées aux membres des animaux. Son ouvrage sur les plantes (De vegetabilibus etplantis) attribue aussi de nombreuses propriétés au règne végétal. Les plantes peuvent être ingérées dans des potions ou utilisées en amulettes, comme la racine de persil qui, pendue autour du cou, soulage le mal de dents. Toutes ces propriétés sont expliquées rationnellement et scientifiquement par la forme spécifique, c.-à-d. la forme propre à une espèce. C’est le cas aussi des propriétés merveilleuses attribuées, dans le De mineralibus (1251- 1254), à certaines pierres précieuses. Ainsi est présenté un lapidaire alphabétique qui emprunte à diverses sources. Pour chacune des pierres, sa description est suivie de l’énoncé de ses propriétés le plus souvent merveilleuses : ainsi, le jaspe arrête les saignements et les règles, et posséderait des propriétés contraceptives. Plus loin, Albert le Grand décrit l’utilisation d’amulettes tirées de ces pierres naturellement dotées de vertus, en s’appuyant sur des lapidaires et autres textes du même genre. Ainsi l’émeraude (smaragdus) portée autour du cou combat l’épilepsie. Il s’attache également à expliquer l’origine des empreintes trouvées sur certaines pierres ; elles sont le fait des influx astraux. Ainsi s’expliqueraient les deux têtes blanches de jeunes hommes qui figurent dans un onyx de la châsse des Trois Rois de Cologne. C’est alors qu’Albert le Grand propose l’une des explications naturalistes les plus cohérentes des empreintes artificielles, c.-à d. des sceaux fabriqués de main d’homme, en somme un certain type de talismans astrologiques qui reçoivent la figure de telle ou telle image de constellation au moment où celle-ci domine. Il explique que l’artisan, en inscrivant son action au moment astrologiquement approprié, se fait l’instrument de la nature qui, sous le règne des influences astrales, dote elle-même le sceau de telle ou telle vertu. Ainsi, le sceau gravé de l’image de la constellation du Serpentaire, qui représente un homme entouré d’un serpent, tenant dans sa main droite la tête de l’animal et dans sa main gauche sa queue, permet de lutter contre les poisons et de soigner les morsures d’animaux venimeux (on peut le boire réduit en poudre ou bien le porter).
Le troisième livre du De mineralibus est consacré aux métaux. C’est là qu’Albert le Grand expose son point de vue sur l’alchimie. Il compare l’action de l’alchimiste à celle du médecin. Le médecin procède à une purification du corps du malade qui est corrompu et se sert du pouvoir de la nature pour le diriger vers la bonne santé; il se fait l’instrument de la nature. Ainsi, l’alchimiste peut nettoyer et purifier le métal de base et fortifier le cours de la nature pour que ce dernier procède à la transmutation du métal en or. De cette façon, l’alchimiste n’est pas amené à affirmer la thèse inacceptable selon laquelle son pouvoir dépasserait celui de la nature. Un certain nombre de traités d’alchimie circulent abusivement sous le nom d’Albert le Grand. En réalité, si le maître dominicain a réfléchi au cadre théorique de l’alchimie, rien n’indique qu’il l’ait lui-même pratiquée.
Dès le XIVe s. circulèrent sur Albert le Grand un certain nombre de légendes qui faisaient de lui un magicien. Ainsi, le maître aurait, en plein hiver, fait surgir des fleurs et des fruits sous les yeux émerveillés de l’empereur Guillaume de Hollande. 11 se serait, pendant trente ans, attelé à fabriquer un androïde en métal, en tenant compte, pour chacun de ses membres, du signe du zodiaque dominant. Cet androïde aurait eu le pouvoir de parler et de résoudre toutes les difficultés qu’on lui soumettait. Thomas d’Aquin, exaspéré par cette statue humaine parlante, l’aurait brisée.
Si la renommée de grand savant est évidemment attachée à la mémoire de l’éminent docteur dominicain, sa réputation de magicien mérite un examen beaucoup plus subtil. Son ancien élève Ulrich de Strasbourg lui-même ne le qualifiait-il pas d’«expert en magie»? Pierre de Prusse, dans sa Vie d’Albert (fin XVe s.), où il veut faire du maître un saint et un homme de science, est amené à défendre son héros contre les accusations qui le visaient en matière de sciences occultes. Albert, explique-t et de mauvais en elles, pour ne retenir que ce qu’elles avaient de bon. Il brise un certain nombre d’histoires fausses qui circulent à ce sujet. Plus tard, un auteur comme Trithemius s’insurge contre la mauvaise interprétation que l’on pourrait faire de la magie promue par Albert le Grand ; ce dernier ne s’in¬téressa qu’à la magie naturelle. Gabriel .Naudé (1600-1653), dans son Apologie pour tous les grands personnages qui ont été faussement soupçonnés de magie (1625), défendit aussi le savant dominicain ; la seule magie que le grand maître avait retenue étant la magie naturelle. Plusieurs œuvres ont circulé de manière apocryphe sous le nom d’Albert le Grand. C’est le cas des Sécréta Alberti rSecrets dAlbert) ou Expérimenta Alberti. Il s’agit d’une compilation de sources, comme l’authentique De minerali- bus (pour le lapidaire), Pline l’Ancien ou le Secretum secretorum du pseudo-Aristote. Les premiers témoins manuscrits remontent à la fin du XVIIIe s. L’ouvrage présente les vertus occultes des plantes, des pierres et des animaux. trahissent un auteur manifestement imprégné de culture universitaire.
Autre texte apocryphe, les Sécréta mulierum (Secrets des femmes), dédié aux prêtres pour les aider dans la confession des femmes, s’attachent à expliquer, conformément aux principes de la philosophie naturelle péripatéticienne, des phénomènes comme les menstruations, la conception ou la naissance. Le texte contient aussi un certain nombre d’experimenta: une méthode pour savoir, par ex, si une femme est enceinte et si, dans ce cas, l’enfant à naître sera un garçon ou une fille, et autres procédés ou recettes proches de la médecine ou des charmes populaires. Autre texte pseudépigraphe, le De mirabilibus mundi (Des merveilles du monde) entend rendre compte rationnellement des phénomènes merveilleux.
Un traité de chiromancie circula aussi abusivement sous le nom d’Albert le Grand. Dans le De animalibus, certes, le maître avait parlé de la physiognomonie- l’art de deviner les caractéristiques d’une personne à partir de son apparence physique – comme d’une science, tout en rejetant son interprétation la plus fataliste, car l’homme bénéficie évidemment de son libre arbitre. Enfin, les diverses formes de textes magiques circulant, dans des éditions populaires, sous le nom de Grand Albert attestent la fortune légendaire et fantai¬siste de la figure du grand savant.

← Article précédent: Article suivant:

Laisser une réponse

Votre mail ne sera pas publié

Top articles